dimanche, janvier 22, 2012

Dialogue franc avec un "chômeur",

Avant-hier, Akhbar Alyoum a publié un – court – dialogue avec Abdessamad Bernoussi, "Coordinateur de l'arrêté ministériel exceptionnel pour l'intégration directe des diplômés supérieurs", et le sujet était bien évidemment le problème de l'emploi et l'approche des jeunes pour le résoudre. D'abord et avant tout, après les salutations d'usage, précisons que les images qui ont circulé des trois jeunes qui se sont immolés par le feu à Rabat en signe de protestation contre la précarité de leur situation est une chose d'une infinie tristesse qui serre les cœurs ; nous formons des vœux afin que prenne fin cette "politique" d'immolations car elle ne sert à rien mais, en revanche, porte atteinte à la dignité des personnes. Maintenant, passons au vif du sujet avec Si Abdessamad, et analysons ce que lui et ses camarades entrevoient comme solution à leur situation de chômeurs : l'intégration immédiate et directe dans la fonction publique.
 
Si Abdessamad, vous revendiquez l'adhésion de tout titulaire de diplôme supérieur, directement dans la fonction publique, sans concours ni classification. Cela signifie que vous estimez que cette fonction publique est un trésor sans fin, une caisse sans fonds, capable d'absorber chaque année plus de 30.000 titulaires de diplômes supérieurs équivalents à la licence ou plus, et des dizaines de milliers de lauréats du baccalauréat ou plus. Cela est malheureusement impossible et confinerait à une sorte de suicide des finances publiques, qui pâtissent déjà d'un trop plein de fonctionnaires.
 
Qu'en est-il au juste ? Sur les dix dernières années, ce sont seulement 10.000 personnes qui sont recrutées annuellement dans la fonction publique, toutes échelles confondues. En conséquence, soit l'administration accepte de supporter le poids de postes dont elle n'a pas vraiment besoin, augmentant le budget de fonctionnement au détriment de celui d'investissement et accumulant ainsi les déficits, soit elle ne recrute que l'effectif nécessaire à ses réels besoins, laissant le reste au secteur privé.
 
Si Abdessamad, vous et vos camarades avez une sorte de "détestation" pour le privé, tel qu'il est aujourd'hui car "il n'est pas structuré" et ne relève pas du contrôle de l'Etat, c'est-à-dire qu'il ne garantit pas la sécurité de l'emploi. Une partie de ce constat est juste, mais l'autre est fausse. Savez-vous, Si Abdessamad, que 90,2% des personnes actives au Maroc travaillent dans le secteur privé, et que seules 8,6% exercent une activité au sein de la fonction publique ? D'après vous, ces 90,2 % cesseront donc d'aller tous les matins à leurs usines, hôtels, bureaux, grands et petits chantiers au motif que le privé, leurs entreprises donc, ont besoin de restructuration et de garantir les emplois qu'ils créent ? Je suis au regret de vous dire que cette thèse de la garantie de l'emploi est impossible et irréalisable, et qu'il n'existe aucun pays au monde où il existerait "une garantie permanente de l'emploi", car voyez-vous, l'emploi est déterminé par la loi de l'offre et de la demande, la loi du marché.
 
Le gouvernement actuel a proposé une bourse annuelle pour le recyclage et la requalification en vue de l'intégration efficiente sur le marché du travail… et vous, cher Monsieur, vous nous dites que vous refusez cette proposition en raison du fait que les diplômés affichent par essence de grandes compétences acquises dans les universités et les grandes écoles dont ils sont issus. Tout cela est sans fondement, et vous voici les statistiques :
 
80% des diplômés supérieurs au chômage viennent des facultés de Lettres, d'Etudes islamiques, de Biologie-Géologie et de Physique… Leur formation est théorique davantage qu'elle n'est fonctionnelle, et ne permet donc pas d'intégrer le marché du travail, qui nécessite d'autres compétences qui reposent sur des critères qui sont ceux du privé. Certes, vous n'êtes pas responsables de l'enseignement qui vous a été dispensé et qui est incompatible avec les besoins du marché du travail. Il s'agit bien là de la responsabilité de l'Etat, mais il n'en demeure pas moins qu'il faut trouver une solution à cette situation. Aussi, l'idée d'une bourse annuelle de recyclage, d'un montant mensuel de 2.300 DH par titulaire, à la condition que celui-ci travaille la matinée pour le compte d'une association civile (comme la lutte contre l'analphabétisme par exemple) et va l'après-midi parfaire sa formation… cette idée du Conseil économique et sociale est bonne et devrait être mieux considérée.
 
Ainsi, pour désamorcer cette bombe à retardement qui touche les familles, celles qui se sont résignées ou celles dont les enfants descendent manifester dans les rues, il n'existe pas d'autre solution que d'appliquer les mesures suivantes :
 
1/ Requalification pour la mise en adéquation avec les besoins du marché du travail ;
 
2/ Structuration du privé en le ramenant dans le giron de la loi, d'une part et, d'autre part, prise des dispositions nécessaires pour l'encourager à embaucher ;
 
3/ Révision du marché du travail par la réhabilitation de l'Agence nationale pour la Promotion de l'emploi qui, à elle seule, consomme la moitié du budget du ministère de l'Emploi et emploie 860 personnes, plus qu'il n'en faut et produisant moins qu'ils ne doivent ;
 
4/ Réforme de l'Education nationale, en rendant compatible l'enseignement avec les besoins du marché, tout en luttant contre l''idée de l'Etat-Providence"; Aujourd'hui, l'Etat ne doit ni embaucher, ni produire ni commercer ; aujourd'hui, l'Etat légifère, gère, définit et contrôle les équilibres, et garantit l'égalité des chances.
 
Avoir de la sympathie pour la cause des diplômés chômeurs ne signifie pas adopter un comportement de complaisance, ni se contenter d'une attitude de passivité exploitable médiatiquement et politiquement. Comprendre ces jeunes, c'est aussi leur parler vrai et leur proposer le possible… 
 
Ne croyez donc plus à ces politiciens qui vous promettent ce qu'ils ne peuvent vous offrir !

Akhbar el youm, par Taoufik Bouachrine

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