mardi, mars 20, 2012

Les réformes au Maroc : Le pouvoir passe entre les mains d'autres personnes

Le roi laisse les islamistes au gouvernement effectuer de réels changements.
 
Alors qu'il était dans sa voiture et qu'il rentrait chez lui après une journée passée à son bureau et à son travail de Premier ministre du Maroc, Abdelilah Benkirane a été bloqué par une foule en colère de diplômés chômeurs qui demandaient du travail. "Nous avons voté pour vous, et vous envoyez la police nous battre et nous arrêter", criaient-ils. M. Benkirane s'est excusé et a promis que tous les policiers qui enfreignent la loi seraient punis. Certains des diplômés ont applaudi.
 
Quelque chose change au Maroc. La féodalité étouffante qui fait du royaume une pièce de musée recule. Le pays se construit, avec un important réseau d'autoroutes, des trains à deux étages, ponctuels, et le plus grand port de la Méditerranée. Contrairement à d'autres autocrates arabes et à leur comportement face aux soulèvements qui ont éclaté au printemps dernier, le Roi Mohammed VI 
a fait adopter une nouvelle constitution. Le texte promet de transférer de réels pouvoirs (mais pas tous) à un gouvernement librement et équitablement élu. Le roi a également  accepté le triomphe électoral du Parti Justice et Développement (PJD), un parti islamiste modéré.
 
Le PJD a abandonné le comportement de ses prédécesseurs. Son leader, M. Benkirane, vit à la maison avec deux gardes à sa porte, et non pas dans un palais mis à sa disposition par l'Etat, avec valets en livrée. Lors de sa prestation de serment, il donna au roi un coup de bec pour la forme sur l'épaule, pas un franc baisemain. M. Benkirane parle le dialecte de rue de son peuple plutôt 
que l'arabe formel que de nombreux Marocains ont du mal à saisir. Ses ministres tiennent des réunions dans les cafés et durant les voyages en train. Avant sa mort en 1999, Hassan II, père de Mohammed VI, avait entamé des réformes, allant même jusqu'à nommer comme Premier ministre un homme de gauche, qu'il avait jadis fait  condamné à mort. Mais alors qu'il s'était avéré que tout cela 
n'était qu'écran de fumée pour perpétuer la règle et le pouvoir royaux, M. Benkirane a le pouvoir de choisir ses propres ministres, de présenter son propre budget et de promouvoir ses propres lois. Le Makhzen et la cour royale ne sont plus les brutes qu'ils étaient du temps d'Hassan II. La police fait toujours peur, mais moins qu'ailleurs dans le monde arabe, où les tirs des forces de l'ordre ont fait basculer les protestations en soulèvements.
 
Les Islamistes ont travaillé dur pour rassurer l'élite longtemps retranchée du Maroc et la convaincre qu'elle pouvait leur faire confiance. "En Egypte et en Tunisie, l'armée défend la démocratie", dit le dévoué M. Benkirane. "Au Maroc, c'est le roi". Son parti a mis en sourdine sa rhétorique anti-laïque, à la joie de distributeurs d'alcool. "Nous ne sommes pas une police des mœurs", insiste un ministre. Le PJD a apaisé les alliés occidentaux, très nerveux, surtout en France. Les ministres insistent sur leur volonté d'honorer un contrat de € 1,8 milliards d'euros (2,4 milliards de dollars) pour construire une ligne ferroviaire à grande vitesse, bien qu'ils aient une fois attaqué ce projet en le qualifiant de récompense pour les anciens maîtres coloniaux du Maroc utile.
 
La tâche des islamistes sera plus difficile pour convaincre leurs propres électeurs. Aucune autre force politique n'aurait pu restaurer la légitimité du système archaïque du royaume, mais en dépit de la popularité personnelle de M. Benkirane, les sceptiques ne manquent pas. "Ce sont les hommes qui ont changé, pas les politiques", ronchonne un syndicaliste. "Rien ne va changer".
 
Heureusement pour M. Benkirane, ses adversaires sont plutôt pâles et médiocres. Les efforts visant à construire une alliance de groupes mécontents ont vécu. Adl  wal-Ihsan, un parti islamiste plus radical qui rejette la monarchie, s'est retiré des protestations le mois dernier, dégonflant ainsi ce qui en restait.
 
Pourtant, alors même que l'opposition officielle a fait long feu, un organe informel est en hausse. Dans les zones rurales, où vit la moitié la plus pauvre des 30 millions de Marocains, le mécontentement revient périodiquement. Le couvre-feu, des canons à eau et les arrestations n'ont pas réussi à empêcher les affrontements d'embraser deux villes du nord. Les protestations sur les prix des services publics confinent pratiquement à la sécession. Et la sécheresse qui menace ne fera qu'empirer les choses.
 
La situation budgétaire se détériore également. Jusqu'à présent, l'économie a remarquablement bien résisté au marasme de l'Europe. Mais le gouvernement précédent a épuisé les réserves dans les augmentations des salaires et des subventions, de sorte qu'il reste peu de choses à donner. Le retour de milliers de travailleurs sans emploi de l'Europe déprimée et anarchique et de Libye a en outre aggravé la situation.
 
La police peine à récupérer son autorité perdue après une année de glissement graduel. Dans les villes, les marchands ambulants se répandent dans les rues, bloquant la circulation, et la criminalité est en hausse. Les forces de sécurité ont commencé à démolir une partie de 44.000 maisons construites illégalement au cours de la dernière année où les Marocains ont exploité le vide, mais les résistances ont provoqué des réactions.
 
Il aurait été facile au gouvernement de blâmer l'ancien système et l'accuser de menacer ses perspectives. Optimistes et rassurants, les islamistes affirment qu'ils mettront un terme à tout cela. Ils promettent la transparence et une répartition plus équitable des richesses. Ils ont publié une liste de transporteurs interurbains auxquels des agréments ont été attribués sans explication par les gens d'en haut. Ensuite, ils pourraient gêner les généraux de l'armée qui ont longtemps accaparé les licences de pêche maritime pour s'enrichir.
 
La campagne peut cependant avoir ses limites. La coalition de M. Benkirane est pleine de ministres du gouvernement précédent, critiqué pour son népotisme et le gaspillage des ressources. Il sera difficile de lutter contre l'ordre ancien, tout en partageant le pouvoir avec lui.
 
Un échec pourrait être coûteux. Un nouveau livre, "Le Roi Prédateur" ("Le Roi Predator"), publié en France, décrit comment le roi a quintuplé sa richesse durant ses onze années de règne, avec un makhzen secret qui continue de contrôler de larges pans, lucratifs, de l'économie. Pour contourner son interdiction, le livre a été mis en ligne.  Les discussions de café relèvent le contraste entre les palais du roi et les masures que ses forces font abattre. Pourtant, le roi du Maroc est moins critiqué que ses pairs arabes, et même plus aimé. Sacrifier quelques-uns de ses courtisans voraces devrait l'aider à poursuivre dans cette voie.
 

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